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MUSHERS:PORTRAITS DE MUSHER

Robert Edwin Peary
La conquête du pôle Nord un objectif convoité au début du XXe siècle

Ce n'est qu'en janvier 1911, près de deux ans après que Robert Edwin Peary a annocé avoir annoncé avoir atteint le pôle Nord, que la Chambre des Représentants, à Washington, lui attribue officiellement Robert la paternité de l'exploit lors d'un vote. Par cent cinquante-quatre voix contre trente-quatre, les députés déboutent ainsi le docteur Frederick Albert Cook qui prétend lui aussi avoir atteint le 90° nord, un an avant son adversaire. Peary obtient également le titre de Vice-amiral.

 

Dans son ouvrage, Ultima Thulé, l’explorateur Jean Malaurie, spécialiste de l’Arctique, définit ainsi le caractère de Robert Edwin Peary dont il conteste la victoire au pôle Nord : « D’un individualisme de corsaire, doué d’un charisme certain, indifférent aux moyens à employer, Robert Edwin Peary prend à tous niveaux des risques incroyables durant ses huit missions polaires. Seul , pour lui, compte le but à atteindre : être le premier au pôle et planter le drapeau américain en ce haut lieu.»

Robert Peary a-t-il vraiment touché le pôle Nord, le premier? L'a-t-il même atteint, ce fameux 6 avril 1909…


La conquête du pôle Nord commence en 1553 avec Richard Chancellor, navigateur anglais envoyé à la recherche d’un passage vers la Chine, qui ouvre, dans l’Arctique Russe, la mer Blanche au commerce anglais. La recherche du fameux passage du Nord-Ouest, pour rejoindre plus rapidement les Indes, multiplie les expéditions maritimes polaires et accroît par la même occasion les connaissances sur l’Arctique. Dès 1616, William Baffin, à bord du Discovery, découvre la terre qui porte son nom entre le Groenland et le Canada, et atteint de détroit de Smith, par 77° 45' nord. Deux siècles plus tard, les Britanniques, de John Ross et William Edward Parry à John Franklin poursuivent l’exploration de ces régions polaires. La disparition tragique de ce dernier à bord de l’Erebus, déclenche une multitude d’expéditions de recherche dans l’Arctique canadien. Aujourd’hui encore, cette absence d'explication reste l’un des grands mythes polaires, qui sert encore de base à de nombreuses campagnes. En 1879, James Gordon Bennett Jr, propriétaire du New York Herald, qui s'est rendu célèbre en envoyant Stanley à la recherche de Livingstone en Afrique, dépêche la Jeannette, un trois-mâts barque motorisé, au nord du détroit de Béring. L'expédition est un désastre : le navire est broyé par la banquise le 3 juin 1881, mais la volonté de percer ce qui est alors considéré comme le dernier mystère géographique - le Pôle Nord est-il une mer ou une terre ? - anime désormais de nombreux candidats à la postérité. Au tournant des 19e et 20e siècles, cette conquête relève autant de l'exploit sportif que de la recherche scientifique.

Un norvégien, Fridtjof Nansen, le père du navire Fram, prisonnier volontaire, dérive avec la banquise et tente, le premier, de rejoindre de pôle avec des chiens en 1895. Il affirme dans ses mémoires: « Si les explorateurs polaires se décident à se transformer en Esquimaux et à se contenter du strict nécessaire, il est possible de parcourir des distances considérables dans ces régions qui, jusqu'ici, étaient considérées comme fermées à l'homme. » Ces expéditions successives ont montré à la fois l'accessibilité du pôle et la nécessité, pour l'atteindre, d'une meilleure adaptation au milieu polaire.


Robert Edwin Peary est né en 1855, à Cresson Springs en Pennsylvanie aux États-Unis. Malgré son milieu modeste, il est élève à Portland puis poursuit des études au Bowdoin College, grâce à une bourse. Sa mère, veuve très tôt, reporte toute son affection sur son fils qu’elle surnomme Bertie. En 1881, il entre comme ingénieur du génie civil dans la marine militaire américaine qui l’envoie en mission au Nicaragua sur un projet de canal. Il y découvre la gloire passée, mais toujours présente sur place, des grands explorateurs comme Christophe Colomb. Peary se plonge dans la lecture des expéditions célèbres et des fièvres de gloire commence à l’habiter. Les récits des aventuriers scandinaves le passionnent et il entrevoie le chemin de la célébrité dans l’exploration de l’Arctique.

Dès l’été 1886, il embarque à bord d’un baleinier pour faire connaissance avec le Groenland. Il profite de l’occasion pour réaliser un premier raid à skis à l’intérieur de l’inlandsis. Maintenant, il en est sûr, sa voie est là. Il écrira plus tard dans ses mémoire : « Mon désir de parvenir au pôle Nord grandit en moi, à mon insu, sous l’influence de mes premiers travaux. J’ai commencé à m’intéresser aux choses arctiques vers 1885, lorsque mon imagination de jeune homme s’enthousiasma au récit des explorations du Groenland intérieur par Nordenskjöld. »

Dès lors, il commence à échafauder des plans, car Robert Edwin Peary est un homme d’organisation, il sait observer et apprendre. D’abord le Groenland, pour faire connaissance avec « les indigènes » et les difficultés des conditions de vie dans les grands froids. Il pense aussi que ce pays peut être la base de départ, vers ce que son esprit entreprend de définir comme le but ultime : le pôle Nord ! Entre temps, après des mois de fréquentation, il épouse la charmante Joséphine Diebitsch, d’origine allemande, en 1888. Après un dernier voyage au Nicaragua, il fait de nouveau route vers l’Arctique en compagnie de sa femme, de son serviteur Matthew Alexander Henson, embauché en 1897 alors qu’il était commis de magasin à Washington. L’homme a déjà voyagé à travers le monde pendant six années, comme mousse à bord d’un navire marchand. Par la suite, il accompagnera Robert Edwin Peary dans toutes ses expéditions polaires. Il deviendra indispensable à l’explorateur pour ses talents de marin et ses compétences de conducteur de traîneau, mais surtout pour ses capacités de traducteur d’Inuktitut.


Le docteur Frederick Cook, qui sera quelques années plus tard son adversaire dans la paternité de la découverte du pôle Nord ainsi que le Norvégien Elvind Astrup sont également de l’expédition. Ils séjournent durant treize mois chez des Esquimaux, habitant à l'entrée du détroit de Smith dans des conditions extrêmes. Peary y découvre la vie rudimentaire des Inuit. Il s'initie auprès d'eux aux techniques de la survie dans l’immensité désertique glacée par des températures descendant jusqu'à -60°C. Il atteint, presque, le 82e parallèle où, par erreur, il croit voir une terre au large, démontrant ainsi pour la première fois l’insularité du Groenland.

Entre 1893 et 1897, Robert Edwin Peary réalise trois nouvelles expéditions. Au cours de l’une d’elles, son épouse met au monde sa fille Mary-Anighito, le 12 septembre 1893, par 77°40’ nord. C’est la première fois qu’une Occidentale accouche à une latitude aussi haute. De ces voyages, il ramène avec lui à New York des Inuit qui meurent de pneumonie, ainsi que plusieurs météorites sacrées qu’il revend, pour 40 000 dollars, au Muséum d’histoire naturelle. L’argent devient un élément de plus en plus important pour poursuivre la conquête du septentrion glacé.

Pour sa sixième expédition en Arctique, Robert Edwin Peary a besoin de fonds et de soutiens. L'officier de marine américain à tout juste quarante ans, un solide bagage d’explorateur polaire et une ambition démesurée. Il soumet donc, à l’American Geographic Society son plan de conquête du pôle Nord en lui exposant, ce qu’il écrira en 1917 dans son livre Les secrets du voyage polaire, le précepte de Nansen : « Je suis convaincu que la condition de la réussite réside dans l’imitation du mode de vie des esquimaux. Adopter leurs vêtements et leur nourriture, en utilisant la viande fraîche fournie par le gibier arctique, construire des igloos, pour remplacer le matériel de campement à l’occidentale, encombrant et mal adapté aux hivernages dans les glaces, s’assurer le concours des populations indigènes, en particulier pour la conduite des traîneaux à chiens… »

Dans sa stratégie pour la conquête du pôle Nord, qu’affine Robert Peary jour après jour, l’un des éléments déterminants de la réussite de ce projet se trouve dans l’emploi des traîneaux à chiens d’Esquimaux : « L’homme et le chien esquimau sont les deux seules machines susceptibles de s’adapter aux exigences multiples et indéterminées, aux contingences du voyage arctique. » Il met également au point une machine de financement, en créant le Peary Arctic Club au printemps 1897, à initiative de Morris Ketchum Jesup. Il réunit vingt-cinq membres, tous millionnaires, qui garantissent chacun, une cotisation annuelle de mille dollars pendant quatre ans.

Le 2 juillet 1898, il fait, de nouveau, route au nord pour une campagne de quatre ans. Il explore la terre de Grant à l’extrémité nord de la terre d'Ellesmere, y établissant des dépôts de vivres et de matériel. L’aventurier est anxieux, le Norvégien Otto Sverdrup rôde dans les parages. Malgré les dénégations de ce dernier, en pleine nuit polaire de l’hiver 1898-1899, Peary totalement paranoïaque, part pour Fort Conger. Un froid intense, descendant à -60°C, accompagne ce déplacement durant lequel le docteur Dedrick lui ampute sept orteils gelés. Pendant quelques temps, Robert Edwin Peary continue son périple couché dans un traîneau. Inlassablement, il poursuit sa recherche d’une base de départ pour l’assaut final vers le pôle Nord. A la même époque, il vit avec une jeune Inuk, Aleqasina, dont il aura deux fils.

Avec audace, il tente un raid surprise vers le pôle Nord en 1902. La chance n’est pas au rendez-vous. La banquise est brisée en une multitude de chenaux, rendant impossible une progression au-delà de 84°17’nord. Il n’a même pas dépassé le record de Nansen en 1895 tandis que pendant ce temps là, Louis de Savoie, duc des Abruzzes, parvient pendant ce temps-là à atteindre 86° 34' nord, grâce à une caravane de treize traîneaux attelés de huit chiens chacun. Le Pôle n’est plus qu’à 383 kilomètres. La compétition bat son plein et l’Américain est bien décidé à la gagner.


Dès, 1905, il remplace le petit yacht dont il disposait par un navire à vapeur neuf, le Roosevelt - en forme d’œuf comme le Fram avant lui -, spécialement construit pour la navigation dans les eaux arctiques. L’hivernage est particulièrement malaisé; le bateau, prisonnier de la glace, résiste à la pression avec difficulté. L'année suivante, il lance une première offensive en direction du pôle. Sept hommes, vingt et un Esquimaux et cent vingt chiens partent en vagues successives, installer des relais sur la banquise. Le fameux « système Peary » créant des bases avancées de dépôts de matériels et de nourriture. Ensuite, avec un petit groupe, de trois ou quatre traîneaux, accompagné du fidèle Henson et de quelques Inuit, c’est le sprint final. Mais, cette fois encore, la piste est peu prativable. Les canaux obligent à de nombreux détours, et la dérive de l’océan Arctique emporte avec elle la plupart des réserves de vivres. Le mauvais temps les ralentit et les provisions commencent à manquer. Épuisés, des chiens sont abattus pour nourrir les plus vigoureux. Le 21 avril, bloqué par un bras de mer incontournable, Peary abandonne sa course infernale qui l’a conduit jusqu'à la latitude 87° 06’ nord. Enfin, il détient le record.

Pourtant l’horizon de l’explorateur polaire s’assombrit. Il apprend qu'un de ses compatriotes, ancien participant de ses expéditions, le médecin de Frederick Albert. Cook est en route pour rejoindre le pôle Nord, depuis un an déjà. Et comme si cela ne suffisait pas, la Navy lui demande également des comptes. La marine américaine n’apprécie pas trop sa mise en disponibilité incessante, - qu’il obtient grâce aux interventions du Président Theodore Roosevelt -, pas plus que de l’utilisation du titre de Commandant, qu’il ne détient pas.


Repartir. L’obsession de Robert Edwin Peary tourne au cauchemar. Il n’a plus d’argent, ses donateurs se font de plus en plus rares. Il est couvert de dettes et même le New York Times se lasse et lui demande de rembourser l’avance de 4 000 dollars qu’il a touchée pour l’exclusivité de son aventure. Or, l'urgence de la réussite est extrême, c’est le but de toute une vie qui est en jeu.

Obstiné, à 53 ans, Peary réussit à réunir les 500 000 dollars nécessaires à ce qu’il considère déjà, comme sa dernière expédition.

 


Le 6 juin 1908, le Roosevelt quitte son appontement de New York, en début d’après-midi, sous les hourras d’une foule déchaînée, massée sur les quais. Le vapeur, doté des dernières technologies de l’époque, se dirige vers long Island, résidence d’été du président des États-Unis. Le lendemain, après un déjeuner en compagnie du président et de son épouse, Peary leur fait visiter le bord. Theodore Roosevelt salue individuellement tous les membres de l’expédition, s’attarde sur les chiens de Peary et lui déclare en passant la coupée : « Je crois en vous Peary, et je crois en votre succès, si la réussite d’une tells tentative ne dépasse pas les limites de la puissance humaine. » Puis le navire met le cap sur l’endroit, qui est encore, le plus inaccessible du globe.

Avant d’arriver au cap York, il fait le plein de viande de baleine puis embarque, dans le golfe Inglefield, une soixantaine d’Inuit et deux cent quarante-six chiens esquimaux.

Dans son livre The North Pole, Peary s’attarde longuement sur ces chiens, sans qui rien n’est possible : « Il n’est pas de chiens au monde susceptibles de travailler aussi longtemps qu’eux sous de plus basses températures, sans rien manger pour ainsi dire. Les males pèsent environ de 80 à 100 livres environ ; mais j’en ai eu un qui pesait 125 livres. Les femelles sont un peu plus légères. Leurs caractéristiques sont : le museau pointu, des yeux très écartés, des oreilles aiguës et dressées ; une très épaisse fourrure doublée d’une sorte d’épais duvet très doux ; des pattes puissantes et fortement musclées et une queue touffue, assez analogue à celle du renard. Il n’y a qu’une seule race de chiens esquimaux, mais ils donnent l’image d’une grande variété, leur fourrure pouvant prendre différentes couleurs : noir, blanc, gris, jaune, brun ou tacheté. Quelques savants estiment qu’ils descendent du loup arctique. En tout cas, ils sont aussi affectueux et obéissants envers leur maître que nos propres chiens. Ils ne mangent que de la viande et ne sauraient vivre d’autre nourriture. Je le sais par expérience. Comme boisson, ils ingèrent de la neige. On ne leur donne abri en aucune saison ; en été comme en hiver, ils sont attachés près de la tente ou de l’igloo, sans qu’on leur permette jamais de s'éloigner, de peur de les perdre. Il arrive qu’un chien particulièrement chouchouté ou une femelle qui allaite des jeunes soit pris pour un moment dans l’igloo, mais les chiots esquimaux, à l’âge d’un mois, sont déjà assez solides pour supporter la terrible température de l’hiver. »

 

D’Etah, la navigation vers le nord se fait lentement au milieu des glaçons et des icebergs, rythmée par les hurlements des chiens. Une vigilance constante est de rigueur pour ne pas mettre un terme prématuré à l’expédition. Le pont du Roosevelt est transformé en un immense atelier où les Esquimaux construisent des traîneaux et fabriquent des harnais. De leur côté, les femmes confectionnent des vêtements de fourrure et en peaux de phoques dans la plus pure tradition inuit. Au début de septembre, le chef d’expédition établit ses quartiers d’hiver au cap Sheridan, sur la côte nord-ouest de la terre de Grant. Il était temps, la nuit polaire recouvre jour après jour toute la région pour plusieurs mois. L’attente du printemps est mise à profit pour entraîner les hommes et les chiens.

 

Au début de novembre, l’inquiétude gagne l’expédition. Les chiens meurent les uns après les autres. Le 8, il n’en reste que cent quatre-vingt-treize ! Peary supprime la viande de baleine pour celle de porc. Le 25 novembre, seulement cent soixante chiens sont encore vivants. En passant à la viande de morse, l’hécatombe cesse enfin. Durant ces mois d'expectative, Robert Edwin Peary est assaillit de doutes et d’interrogations. « Où est Cook ? Va-t-il arriver au pôle Nord avant moi ? » Il sait qu’il est parti du cap Svartevoeg depuis plus de dix mois, avec une escorte d’une dizaine d’Inuit, des traîneaux et une centaine de chiens. Apparemment, Frederick Cook a choisit une formule légère et rapide, tandis que lui déplace toute une armée.


La première équipe quitte le Roosevelt le 15 février 1909. Les autres suivent régulièrement avec une rigueur toute militaire, pour organiser des relais le plus loin possible et se replier une fois leur mission accomplie. Peary entre à son tour dans la course le 22 février. Près de 800 kilomètres le sépare de son rêve, qu’il doit accomplir en traîneau à chiens, intégralement sur la banquise glacée couvrant l’océan Arctique. Un parcours inconnu, semé d’embûches, sur une glace parfois fragile laissant apparaître l’eau de mer ; parfois infranchissable formant de grosses compressions de glace qu’il faut escalader à coups de piolet. Au total, pour cet assaut final, l’expédition se compose de sept membres de l’équipage, dix-sept Inuit, dix-neuf traîneaux tirés par cent trente-trois chiens. Immédiatement, le destin lui sourit : le temps est clair, les fractures de la banquise sont franchies sans dommage par les traîneaux qui lui ouvrent la voie. Il craint qu'un bras d'eau libre lui condamne l'accès du pôle ou, plus catastrophique encore, lui interdise définitivement toute possibilité de retour. Le trente-neuvième jour, l’expédition dépasse le 88° Nord.

Le 1er avril, à 130 du but, il renvoie la plupart de ses hommes et poursuit sa route le lendemain, escorté par Matt Henson et quatre Esquimaux, Ootah, Egingwah, Seegloo et Ooqueah. Ce choix est simple. Il veut être le premier « Blanc » à fouler le pôle. Or, Henson est noir et les Esquimaux d'une autre race. Robert Edwin Peary transporte suffisamment de nourriture et de carburant pour tenir quarante jours. En cas de besoin supplémentaire, il a prévu d’abattre des chiens et de les manger. D’ailleurs, au cours des expéditions précédentes, il s’était déjà rassasier de chien crus les jours de disette,. Les Esquimaux en sont également friands. Dorénavant, Peary avance à la tête des cinq traîneaux tirés par les quarante meilleurs chiens de l’expédition. C’est une belle journée, il fait -25°C au soleil. Pendant dix heures, sans arrêt, ils foncent droit vers le Nord. Le soir, le campement s'établit à côté d’une crête de compression dans deux igloos rapidement construits par les Esquimaux.

Le 3 avril, la glace est assez raboteuse et toute la journée ils sont accompagnés de grincements au milieu de gigantesques écrasements de glaces. Le soir, le petit convoi défile sur une légère couche de glace sur laquelle les Inuit passent à quatre pattes pour répartir leur poids. « Quand on voyage sur la glace polaire », écrit Peary dans ses mémoires, « il faut en accepter les périls. Il arrive souvent qu’on doive choisir le risque de se noyer en avançant ou de mourir de faim en attendant, et décider de son destin, en choisissant l’alternative la plus brève et la moins pénible ». Tout le groupe est conscient qu’à la moindre erreur, le traîneau, les chiens et le musher peuvent être engloutis par la banquise. Lorsqu’ils rejoignent le 89e parallèle, Peary tue les chiens les plus faibles pour alimenter les plus forts. Au camp cinq, il sent le but qu’il touche au but. En effet, il est à 89°25’ à quelques kilomètres du pôle. La caravane poursuit sa quête, le temps est sombre, mais le terrain est bon pour les chiens qui battent des records de vitesse.

Selon le récit qu’a fait Robert Edwin Peary à son retour, le 6 avril, ils sont à 89°57’, le pôle est là, à porté de la main. Il est trop épuisé pour parcourir les dernières centaines de mètres. Bien installés dans les igloos, les explorateurs dînent, tandis que dehors les chiens font bombance en dévorant leurs congénères. Sur son carnet de voyage, il note son impression immédiate : « La Pôle, enfin ! Le prix de trois siècles d’efforts. Mon rêve, mon but de vingt ans. Il est à moi, enfin ! Je n’arrive pas à m’en rendre nettement compte. Cela me paraît tellement simple et banal ! » A minuit, après quelques kilomètres en traîneau, droit devant, il prend une série de mesure du méridien de Columbia et annonce qui sont de l’autre côté du pôle. De retour au camp, le commandant de l’expédition organise une petite cérémonie en plantant d’abord la Bannière étoilée en soie que sa femme lui a confiée. Puis l’étendard de la « Fraternité Delta Kappa Epsilon » dont il avait été membre durant ses études, ainsi que le drapeau de la Liberté et de la paix du monde, et celui de la Croix-Rouge. Henson et les esquimaux poussent un triple hourra pour l’occasion, puis tous posent pour une séance photographique destinée à la postérité. Émus, les six hommes échangent de chaleureuses poignées de mains.

Afin de marquer symboliquement sa réussite, l'explorateur enferme dans une bouteille de verre qu'il cache dans la glace, les deux messages suivant : « 6 avril 1909, 90° lat. N. Pôle Nord. Suis arrivé aujourd’hui, après vingt-huit étapes à partir du cap Columbia. Ai avec moi 5 hommes : Matthew Henson, homme de couleur, Ootah, Egingwah, Seegloo et Ooqueah, Esquimaux, 5 traîneaux et 38 chiens. Mon navire, le steamer mixte Roosevelt, est à ses quartiers d’hiver au cap Sheridan, 90 milles à l’est du cap Columbia. L’expédition que je commande, et qui a réussi à atteindre le pôle, a été organisée sous es auspices du Peary Arctic Club de New York. Elle a été équipée et mise sur pied par les membres et les amis du Club, dans le but de conquérir, si possible, ce trophée géographique pour l’honneur et le prestige des Etats-Unis d’Amérique. Je repars demain pour le cap Columbia. » Et : « J’ai hissé aujourd’hui le drapeau des Etats-Unis d’Amérique en ce lieu que mes observations m’indiquent être le pôle Nord de l’axe de la terre et j’ai formellement pris possession de toute la région et des régions adjacentes pour, et au nom du Président des États-Unis d’Amérique. J’y laisse ces documents et ce drapeau en signe de possession. »

Quelques heures sont consacrées à des observations météorologiques. L'expédition ayant prouvé que le pôle se trouvait au centre d'une mer glacée, Peary tente de sonder la profondeur de l'eau en dévidant un fil à travers un trou percé dans la glace, mais il doit s'arrêter à 3.000 mètres sans avoir touché le fond. Il utilise les instants précieux qui lui reste de ces trente heures passées à 90°nord, pour écrire une carte postale à sa femme. « Ma chère Jo, A la fin, j’ai gagné la partie. J’ai passé un jour ici. Je prends le chemin du retour dans une heure. Embrasse les enfants. Bert. »

Avec ce huitième voyage dans le grand désert Arctique, Robert Edwin Peary a passé douze ans à parcourir la glace sur les vingt-trois années qu’il a consacrées à l’exploration polaire. A 4 heures de l’après-midi, le 7 avril, il donne l’ordre d’atteler les chiens et de faire route au sud.


Au retour, « les vainqueurs du pôle » utilisent la même piste qu’à l’aller et profitent des igloos déjà installés pour gagner du temps grâce à des étapes marathon de seize heures. Le 9, ils subissent une grosse tempête qui ne les retarde pas beaucoup. Aux milieu des glaces dérivantes, ils battent des records de vitesse, jusque là jamais atteints, que plusieurs chiens paient de leur vie. Le 23 avril, vers 6 heures de matin les six conquérants sont de retour au camp de base, et le 27 avril, le Roosevelt est rejoint. Grandiloquent, Peary inscrit dans son journal : « L’œuvre de ma vie est accomplie. La chose que j’avais décidé de faire à mes débuts, que je croyais faisable, que je croyais pouvoir faire, je l’ai faite. J’ai atteint le pôle Nord grâce à ma méthode, après vingt-trois ans d’efforts, de travail, de désappointements, d’épreuves, de privations, de souffrances plus ou moins grandes et quelques risques. J’ai mis le dernier grand trophée géographique, le pôle Nord, au crédit des États-Unis. Cette œuvre couronne près de trois cents années d’efforts, de vies perdues, de fortunes dépensées par toutes les nations civilisées du monde et la victoire revient à l’Amérique. J’en suis fier. »

Pourtant cette dernière expédition de Robert Edwin Peary est endeuillée par la disparition de Ross Marvin à 34 ans. Il s’est noyé en passant à travers la glace expliquent les Esquimaux. Une autre mauvaise nouvelle l’attend à Etah. Frederick Cook est revenu le 15 avril de cette même année avec deux Esquimaux survivants, un traîneau bricolé et sans aucun chien. Et, il affirme avoir rejoint le pôle Nord le 21 avril 1908. Soit un an avant lui !

Ce n'est toutefois que le 5 septembre que, depuis Indian Harbord, au Labrador, Peary peut câbler aux États-Unis au secrétariat du Peary Arctic Club le message codé prévu : « Sun ». Qui en clair signifie : « J’ai atteint le pôle Nord. »


La nouvelle de l'exploit de Peary arrive aux États-Unis, cinq jours trop tard. Le New York Herald a reçu un télégramme signé Frederick Cook, dans lequel il raconte avoir atteint le pôle Nord au printemps 1908. Après avoir réservé un accueil triomphal à l'explorateur, l'Amérique est divisée par une violente controverse touchant à la réalité de sa victoire. Elle est contesté par le médecin américain, dont le récit ne sera jamais corroboré par la moindre preuve. Certes, Peary, lui non plus ne convainc pas tout le monde et n’apporte pas plus d'éléments irréfutables. Une très vive polémique éclate alors. Le New York Times, la National Geographic Society et un très bon connaisseur des régions arctiques comme Knud Rasmussen, un grand spécialiste des régions arctiques, soutiennent que seul Peary a touché le pôle, sans admettre que Cook ait pu mener jusque-là son expédition et survivre dans un si terrible hivernage. Cook, lui, est appuyé par le New York Herald, l'Explorer Club et d'autres spécialistes reconnus de la zone polaire, tels Roald Amundsen, Fridjof Nansen, ou encore Otto Sverdrup. Deux ans durant, la polémique continue jusqu'à la décision du Naval Affairs Subcommitee qui entérine la loi « Peary ». A la suite d'un débat houleux, et seulement par quatre voix pour et trois contre, il sait de lui le vainqueur officiel du pôle Nord.

La décision impose, pour l'Histoire, le nom de Robert Edwin Peary comme unique vainqueur de ce point ultime du monde. Mais nul ne saurait dire si Cook, dont le récit paraît aujourd'hui de moins en moins plausible, fut un mystificateur ou s'il fut victime d'observations qu'il avait sincèrement effectuées et mal interprétées. Par ailleurs, les scientifiques d'aujourd'hui, sont de moins en moins sûrs que Peary et Cook aient véritablement atteint le pôle, l'un comme l'autre ne s'étant pas donné les moyens de vérifier leur position.

A cette affirmation sur Robert Edwin Peary, l’écrivain américain David Roberts, dans un ouvrage récemment publié chez Guérin, Les Grandes Supercheries de l’exploration, répond : « Oui, et loin de là ! » D’ailleurs, pas plus lui que Frederick Albert Cook. Selon lui et d’après des témoignages de l’époque, Robert Peary n’a pas approché le pôle Nord à plus de 150 kilomètres. Le plus étonnant dans tout cela, c’est le rôle pour le moins ambiguë joué par la National Geographic Society, partenaire de l’expédition, préférant couvrir un mensonge en prenant pour argent comptant les dires de Robert Edwin Peary, plutôt que d’avouer l’échec de la mission.

Que Peary ait atteint ou non le fameux 90°nord, qu’importe. Une chose est sûre, son expédition de 1909 constitue l'un des plus fabuleux exploits de toute l'histoire de l'exploration. On considère dans le milieu polaire que le Pôle Nord est enfin atteint par voie de surface par les anglais Wally Herbert, Kenneth Hedges, Allan Gill et Roy Koerner le 5 avril 1969, à l'aide de traîneaux à chiens.

 

Avant eux les Russes Vodiopianov, Molokov, Mazuruk et Alexiev se posèrent en avion au pôle Nord le 21 mai 1937, puis l'équipage du sous-marin nucléaire américain Skate y fit surface 17 mars 1959.


 

 

 

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